devant l'heure il y a Brad Pitt
Résidence de création continue et spontanée.
2023 - en cours
Et si le cinéma populaire était déjà un texte sacré ?
Certaines images de cinéma ne disparaissent jamais. Elles quittent l'écran pour s'installer dans notre mémoire, où elles continuent d'influencer notre manière de voir le monde. À force d'être regardés, certains films deviennent plus que des récits, ils composent un imaginaire commun dont nous voulons mesurer la puissance.
Devant l'heure, il y a Brad Pitt est une recherche menée à partir de six films dans lesquels apparaît Brad Pitt et qui ont résolument marqués notre adolescence : Thelma & Louise, True Romance, Au milieu coule une rivière, L'Armée des douze singes, Seven et Fight Club. Plutôt que d'en proposer une lecture cinéphile ou de rendre hommage à l'acteur, nous les abordons comme les fragments d'un même récit.
Une archéologie des images
Toute mythologie possède ses textes fondateurs. Les six films dessinent une étrange cohérence et semblent traversés par les mêmes questions : la fuite, le désir, la nature, la violence, le double, la culpabilité, la contamination, la quête de liberté. Sans jamais avoir été pensés comme un ensemble, ils composent pourtant une même constellation. Comme si une pensée s'était construite au fil des années, à l'insu de tous.
Nous regardons chaque film, avec nos yeux d’aujourd’hui, comme si tout nous apparaissait pour la première fois, on note, on griffonne, on mémorise, on photographie l’écran ou on le filme si besoin, on observe avec soin, on enquête en somme ! Petit à petit, nous prélevons des fragments : dialogues, photogrammes, objets de décoration, accessoires, gestes, matières, lumières, paysages ou détails presque invisibles. Nous ne cherchons pas à raconter les films, mais à les démonter. Isolés de leur récit d'origine, ces éléments deviennent les vestiges d'une civilisation imaginaire. Peu à peu, ils cessent d'appartenir au cinéma pour commencer à dialoguer entre eux.
Cette recherche prend la forme d'un "reliquaire contemporain" : un display où le cinéma quitte l'écran pour devenir sculpture, dessin, céramique, textile, livre... Les objets de décor deviennent des lampes en céramique, les vêtements des personnages se transforment en reliques, une tapisserie est recomposée à partir de vêtements pliés, tandis qu'une Bible rassemble dialogues, photogrammes et poèmes reconfigurés.
À travers cette résidence, nous cherchons à construire un lieu où le visiteur puisse faire l'expérience d'une autre lecture du cinéma : non plus comme une succession d'histoires, mais comme une fabrique d'objets, de croyances et de visions du monde.
Brad Pitt est "le père le plus émouvant de notre histoire contemporaine au cinéma".
Dans un second temps on partage nos sensations respectives, on met en commun, on échange et peut-être même qu’on bataille, on confronte nos sentiments et on convoque le passé !
Puis à partir de moments forts, d’images marquantes, on extrait, on décortique, on dissèque, on triture, on cherche tout en ignorant préalablement ce que l’on cherche, c’est l’idée.
À mesure que ces prélèvements s'accumulent, un vocabulaire apparaît. Certaines formes reviennent d'un film à l'autre, certaines phrases se répondent, certains objets semblent voyager d'un univers à un autre. Nous découvrons progressivement une philosophie involontaire. Les films semblent raconter une seule et même histoire sans jamais l'avoir préméditée. Comme si la filmographie entière produisait, malgré elle, une cosmologie secrète. Notre projet consiste précisément à rendre cette pensée visible.
Nous imaginons alors un espace qui ne soit ni une exposition, ni un décor de cinéma, mais un reliquaire contemporain. Un lieu où le visiteur découvrirait les traces matérielles d'un monde fictif ayant survécu à sa disparition. Plus qu'un cabinet de curiosités, cet espace devient un sanctuaire d'interprétation. Un endroit où le cinéma n'est plus regardé comme un divertissement ou une narration, mais comme une manière d'habiter le monde. Le visiteur est invité à parcourir ce lieu comme un archéologue ou un lecteur d'anciens manuscrits, recomposant lui-même les liens entre les œuvres.
Les objets constituent le cœur de cette recherche. Ils quittent définitivement l'écran pour acquérir une existence autonome. Les lampes, inspirées des éléments de décoration présents dans les films, sont entièrement réinterprétées en céramique. Accessoires discrets destinés à construire l'atmosphère d'une scène, elles deviennent ici des sculptures lumineuses. En les reproduisant à la main, nous déplaçons leur fonction : elles n'éclairent plus une fiction, elles deviennent les témoins silencieux d'un récit disparu.
La tapisserie prolonge cette réflexion sur les objets domestiques. Longtemps, elle fut l'un des grands supports de représentation du monde dans les maisons avant que le cinéma ne lui succède. Nous souhaitons la reconstituer exclusivement à partir de tissus teints, pliés et assemblés. Les textiles deviennent les pixels d'une image recomposée. Ce geste fait revenir le cinéma vers une technique ancienne, lente et artisanale. Les vêtements, chargés de l'empreinte des corps, deviennent la matière même de la mémoire. L'image cesse d'être projetée pour redevenir tissu.
Au centre du projet prend place une Bible, composée de captures d'écran, de dialogues, de dessins, d'annotations et de rapprochements inattendus. Il ne s'agit pas de raconter les films ni de les commenter, mais de les relire comme on interprète un texte ancien dont chaque phrase cacherait un second sens. Ce livre devient un outil d'exégèse. Il rassemble les fragments d'une pensée que le cinéma aurait élaborée malgré lui. Cette Bible n'a rien de religieux ; elle cherche simplement à montrer que les grandes images populaires sont peut-être devenues les nouveaux récits fondateurs de notre époque.
Une autre œuvre prend la forme d'une sculpture-fontaine inspirée de Seven. Dans le film, les lumières de la ville se dissolvent derrière les vitres couvertes de pluie. Le paysage disparaît sous une succession de filtres : le verre, l'eau, la vitesse, la nuit, le regard. La fontaine tente de prolonger cette sensation. L'eau y déforme continuellement la lumière, rappelant que notre perception du monde est toujours illusoire. Nous ne voyons jamais le réel directement ; nous l'observons à travers des couches successives d'images, de souvenirs, de récits et de représentations.
Les vêtements occupent également une place essentielle dans cette archéologie. Les tee-shirts trempés de sueur de Fight Club, les vêtements tachés de sang de Seven, ou d'autres costumes issus des films, sont envisagés comme des reliques. Ils sont la peau sociale des personnages, les surfaces sur lesquelles s'inscrivent la violence, le travail, le désir ou l'épuisement. Exposés hors de toute narration, ils deviennent les témoins silencieux des corps désormais absents.
Peu à peu, toutes ces œuvres se rassemblent dans un même espace. Ni musée, ni décor, ni reconstitution, ce lieu fonctionne comme un reliquaire contemporain où chaque objet semble avoir survécu aux films dont il est issu.
Au fond, notre projet ne consiste pas à rendre hommage à Brad Pitt. Il interroge la capacité du cinéma populaire à produire des mythologies contemporaines. Nous faisons l'hypothèse que ces images, accumulées depuis plusieurs décennies, composent déjà une pensée du monde. Nous cherchons simplement à la rendre visible.
La fabrication des lampes en céramique
De l'écran à l'atelier : le processus de création
Nous isolons dans les films, des lampes qui n'étaient jusqu'ici que des éléments de décor en arrière-plan. Souvent floues, cachées dans l'ombre ou visibles seulement quelques secondes ou pas entièrement, ces sources de lumière participaient pourtant à l'atmosphère unique de scènes cultes (l'ambiance poisseuse de Seven, l'esthétique brute de Fight Club, la lumière chaude d'Au milieu coule une rivière).
À partir de ces captures d'écran, nous redessinons leurs volumes pour les réinterpréter. Tout le défi consiste à traduire des objets industriels ou domestiques à travers le travail artisanal de la terre. Chaque lampe est façonnée à la main dans l'atelier, au tour ou au modelage, faisant de chaque pièce un objet unique qui porte l'empreinte du geste.
Redonner à voir autrement
Pourquoi sortir ces objets de l'écran et les recréer en céramique ? Au cinéma, ces lampes servent à éclairer une action ou des acteurs ; on les regarde sans vraiment les voir. En les reproduisant hors du film, sous forme de sculptures en terre, nous inversons les rôles.
Libérées de leur histoire d'origine, ces lampes ne servent plus à éclairer une fiction : elles deviennent les témoins de films disparus. C'est le décor qui devient l'œuvre.
Le passage par la céramique donne une existence physique à ce qui n'était qu'une image immatérielle sur un écran. En entrant dans notre sanctuaire, le visiteur redécouvre ces formes familières sous un jour totalement nouveau. Elles éclairent désormais l'espace de l'exposition, invitant chacun à poser un regard attentif sur ces détails discrets qui façonnent notre mémoire du cinéma.

