Un four à céramique dans une carcasse de voiture.

kurugama

février-avril 2021

Kurugama sera présenté à l’occasion de la Biennale Internationale Design Saint-Étienne 2021.
Kurugama bénéficie du soutien de la DRAC Bourgogne Franche-Comté.

Voiture brûlée sur le parking des marronniers à Cosne-sur-Loire. — Structure d’un four anagama avant d’être recouvert de terre.

Hiver 2018, une voiture brûlée trône sur les bords de Loire. Sa combustion a atteint une température proche de celle d’un four anagama en fonctionnement : 1200°. Sur le capot se dessinent des paysages apparus à la cuisson qui rappellent l’aspect des pièces cuites dans ces fours à cuisson longue. La voiture apparaît désormais à l’état carbonique. Elle n’est plus l’objet de consommation pour lequel on a inventé la production « à la chaîne », mais une pièce unique, objet-témoin d’une transition.

Kurugama est la contraction en japonais de kuruma – l'idéogramme 車 : voiture – et anagama – les idéogrammes 穴窯, littéralement : « four-trou », un four à bois couché utilisé au Japon dans la fabrication d’objets en terre cuite. À l’occasion d’un moment collectif, une voiture devient un four dans lequel sont cuites des pièces en terre façonnées à partir des pièces détachées du véhicule. Les gestes, l’expérience de la matérialité, les rencontres générées, visent à reconnecter les participants aux médiations techniques qui composent leur quotidien, en transformant manuellement un objet industriel usuel. La voiture est, elle, dotée d’une nouvelle fonction – une vie après la mort –, où elle permet la cuisson d’objets en terre dans un processus de transition et de renaissance.

Ce processus, composé de quatre étapes successives, courant sur 3 semaines, active à chaque moment des savoir-faire particuliers.

  1. Les employés d’une casse dépouillent une voiture pour ne garder que la carcasse mise à nue.
  2. Le céramiste Matthew Raw et un groupe de céramistes façonnent des pièces en terre en utilisant les pièces détachées de la voiture pour modeler, faire des outils...
  3. Pendant le temps de séchage des pièces, les participants construisent le four-voiture à partir de la carcasse métallique de la voiture dépouillée de tout polluant. Les participants utilisent la technique dite du four papier. Ils recouvrent la carcasse d’une structure en bois, puis de papier glaçé trempé dans de la barbotine. La cuisson dure une journée entière. L’ouverture du four, le lendemain, est ponctuée d'une série d’évènements et d’invitations qui permettent de connecter l’action locale singulière avec la problématique plus large de la production de masse et de l’usage des ressources qui viennent du sol. Tout cette expérience est nourrie par le re-enactement de l’histoire des potiers d’Accolay.

Les pièces de la voiture désossée sont disposées en éclaté. Elles permettent de faire l’inventaire de ce qui constitue l’un des objets phares d’un monde qui se produit et se reproduit en grandes séries. Le façonnage des pièces détachées en terre invite les participants à inventer de nouveaux gestes et techniques, mais aussi éventuellement des fonctions pour les objets qu’ils fabriquent. Durant ce rituel, ils convoquent et rendent visibles ce que les Hauka dans Les Maîtres Fous (1955) de Jean Rouch appellent « les dieux nouveaux, les dieux de la ville, les dieux de la technique, les dieux de la force ». Par une sorte d’inversion du « culte du cargo » – le nom donné aux reproductions d’objets du monde moderne : cargos, avions, armes, etc. par des peuples colonisés dans les matériaux naturels, bois, pierre, terre, dont ils disposent –, les participants se découvrent alors comme les peuples décrits par Peter Lawrence en 1974, qui « [...] ne pouvaient pas deviner les procédés industriels permettant de fabriquer ces produits. Tout ce qu’ils voyaient, c’était l’arrivée des navires et des avions ». En fabulant leurs usages passés et futurs, ils incorporent des objets qui en représentent des millions.

Le feu est le vecteur de la transformation et permet la transition de la terre à l’émail, du sériel à l’unique et de l’invisibilisé au sensible. Dans le four, les particules de métal de la carrosserie portée par les flammes et les fumées forment l’émail des objets en terre et connectent le présent et l’ancestral, la terre d’ici avec les matières premières venues d’ailleurs. C’est une traversée de l’histoire de la technique qui part de la terre, première matière transformée par l’homme à l’aide du feu, et va à l’automobile, icône de la modernité. Pendant la cuisson, le four rassemble les curieux. Si la métamorphose est invisible, l’ensemble du processus offre un espace pour la spéculation, l’imagination et le tissage de nouvelles mises en relation entre les entités qui composent nos quotidiens, et auxquelles nous sommes attaché·e·s sans toujours en avoir conscience.