Résidence EMA au Lycée professionnel des métiers François Mitterrand à Château-Chinon avec les élèves de la section bois.

nœuds d'écoute, vœux de doute

2025-2026

Ce projet bénéficie du soutien de la DRAC Bourgogne Franche-Comté.

Mon travail prend forme auprès des êtres marginalisés, des communautés invisibilisées, de ceux et celles qui œuvrent dans l'intimité de leurs gestes ; des dites petites mains.
L'immersion et la rencontre sont les points de départ de mon processus de recherche : au sein des milieux maritimes et sportifs notamment, j'expérimente les énergies individuelles et collectives, j'observe les chorégraphies de gestes, filme les points de rupture, les manières d'habiter des espaces en marge et collecte les récits de ces hommes et de ces femmes qui détienennent un savoir-faire et un savoir-être. Nourrie de leurs pratiques et usages du quotidien, je m'attache à saisir les forces, les contraintes et les soulèvements de leurs environnements. Je relève alors les enjeux sociologiques et ce qui fait récit collectif à partir des histoires individuelles.
Avec une attention particulière portée à l'outil, la gestuelle, la technique et la transmission orale, je développe des installations ainsi qu'un travail pictural et sculptural. Marin-pêcheur, scaphandrier, gardienne de phare, couturière, pincelières, joueurs et arbitres de hockey-sur-glace ... livrent leurs expériences que je m'attache à traduire plastiquement. La notion d'héritage joue ainsi un rôle central dans mon travail : quels héritages font récits collectifs ? Comment parler des restes ? Que fera-t-on de nos propres restes ? Marine Chevanse.

Après avoir démarré la semaine de lancement par une présentation de ma démarche et une projection d'œuvres antérieures sur lesquelles nous avons pu échanger, j'ai souhaité qu'on démarre ensemble un nouveau pan de recherche plastique : le filet. Accessoire et outil présent dans mes deux domaines de recherche - maritimes et sportifs - j'ai voulu les sensibiliser à une lecture métaphorique du filet. Des lignes de chaîne et des lignes de trame s'entrecroisent, se nouent et forment une surface. Ces lignes sont à prendre comme des lignes de vie ; les nœuds comme des points de rencontre entre les êtres ; la surface nouée comme une communauté reliée. Mais aussi un filet accueille, recueille, tamise, protège, sépare et bien d'autres choses encore que nous avons énumérées. Un filet crée une surface. Plusieurs filets superposés obstruent la vision, troublent et la forme des mailles ne laisse pas passer les mêmes choses. Alors que racontera cette trame qui se tissera tout au long de la résidence ? Comment et sur quoi se noue un collectif d'une vingtaine d'années ?

SEMAINE 1 ET 2 - du 24 novembre au 5 décembre 2025

Le tissage des premiers filets

Telle une petite chaîne de production nous avons créé 10 métiers à fileter individuels en bois. Ils ont pu alors expérimenter la technique du filet et du noeud d'écoute avec une cordelette en coton de maçonnerie. Après avoir brainstormé sur tous les types de mailles que nous connaissions et leurs domaines d'application, je leur ai demandé de s'approprier la forme d'une maille par le dessin puis dans une réalisation plastique. Chacun·e a alors tissé son propre filet de 25 x 25 cm.

Les aiguilles à ramender

Parallèlement j'ai présenté ma collection d'aiguilles à ramender, outil que j'affectionne particulièrement pour sa forme et son utilité. Encore aujourd'hui c'est le seul outil, accompagné de la main humaine, qui permet de réparer les filets. Nous avons regardé des vidéos de réparation et étudié cet objet, ses caractéristiques et sa manipulation. Je leur ai ensuite demandé de créer leur propre aiguille à ramender (qui nous servira par la suite à la fabrication de filets) en la personnifiant. Il a fallu être à l'écoute de ses propres singularités. Nous sommes passé·e·s par le dessin. Un peu coincé·e·s par la timidité, ils·elles ont alors dû dessiner sous différents rythmes que j'imposais (30 sd, 20 sd, 8 sd...) jusqu'à obtenir une fluidité dans la forme recherchée. Chacun·e a produit 1 à 2 aiguilles à ramender fonctionnelles en bois avec différentes techniques (tournage, sculpture, découpe à la scie à chantourner...). À nouveau, la notion de communauté-famille a fait surface : chaque outil a la même utilité et pourtant chaque forme est unique et singulière.

Le filet collectif

Enfin, nous avons fabriqué un châssis à fileter collectif de 3 mètres sur 2 mètres. Maintenu à la verticale par une structure, il permet à deux groupes d'élèves d'évoluer en même temps de chaque côté du châssis. Ainsi les gestes sont symétriques, les mains s'activent, les discussions aussi, les corps entre eux créent des chorégraphies pour se mettre en accord et des vocabulaires s'inventent.
Ce travail se poursuivra jusqu'à la fin de la résidence. Actuellement deux filets sont terminés.

De décembre à mars, pour garder du lien avec les élèves, je leur ai proposé un travail d'écriture par correspondance avec la consigne suivante : "... je voulais vous proposer de s'esssayer à l'écriture par un paragraphe plus ou moins long autour d'une question : à partir du nœud d'écoute que nous avons travaillé ensemble, pourrions-nous inventer un autre noeud qui nous raconte quelque chose ? Il ne s'agit pas d'inventer physiquement mais par la pensée, une manière de nouer les choses qui nous est propre. Propositions à la volée : LE NOEUD DES TOURNEURS est bien connu pour palpiter à l'intérieur des arbres. Un arbre a plusieurs nœuds, on les appelle d'ailleurs les yeux de .... / LE NOEUD ÉLECTRIQUE est celui qui retrace les séparations. Un filet est suspendu dans toutes les villes de France et chaque habitant peut venir brûler son point de contact à l'autre ..."

SEMAINE 3 - du 2 au 6 mars 2026

Je suis arrivée avec trois propositions de travail abordant des techniques très diverses de fabrication.

Le filet-bobines

En décembre, j'ai repéré des "bobines" auprès de leurs tours individuels. Il s'agit de leurs premiers exercices de tournage destinés à être brûlés ; qu'ils·elles ont accepté de me donner. Ces dizaines de bobines sont marquées de crayon trop épais, d'éclats d'un geste encore imprécis et de multiples imperfections que la main tente de supprimer par les mois d'apprentissage. J'ai été émue d'avoir accès à ces "premières fois". Je leur ai donc proposé de composer un filet à partir de ces bobines, où leurs gestes seraient au centre de cette propositon plastique. Il a fallu perçer sur une longueur conséquente les 72 bobines récoltées afin de les assembler par la suite.

Le filet-modules

À partir d'une forme ovale dont je suis familière dans mon travail, nous avons fabriqué un moule à la découpe laser pour multiplier cette forme 140 fois.
Dans l'idée des boîtes à dentelle du XVIIIe siècle, le bois de plaquage sera cintré dans un moule puis cousu une fois sec. L'ensemble formera un nouveau filet.

Les patères

Pour assembler les filets fabriqués en résidence et au sein de mon atelier personnel, j'ai souhaité que leur savoir-faire intervienne à nouveau.
Je perçois les filets comme des peintures, des trames très zoomées d'une surface tissée en coton. Inspirée à la fois de leurs exercices de tournage et des formes maritimes, ils·elles ont tourné des "patères" aux profils variés permettant d'accueillir différents diamètres de cordage et d'accrocher les filets-peintures au mur.

La pulpe de papier

Nous avons terminé la semaine par la découverte d'une technique : la fabrication de feuilles artisanales à partir de pulpe de papier. Nous avons déchirés et mixés des rebuts de papier de mon atelier. À partir de ce matériau recyclé et d'un tamis fabriqué, nous avons réalisé des premières feuilles. Nous avons profité de la technique de l'inclusion pour glisser entre deux feuilles encore humides des fils de coton qui permettront par la suite d'assembler et d'unir chacune des productions individuelles en un grand filet. Ils·elles ont chacun·e fabriqué une feuille blanche simple sur laquelle leur texte personnel sera inscrit à l'encre, une autre feuille où ils·elles ont écrit une lettre abstraite avec des mots qu'ils·elles n'ont jamais réussi à dire avec un fil de coton bleu et une serviette (imitant une serviette de table) avec leurs initiales embossées par une cordelette en coton de maçonnerie.